
Le baccalauréat en poche j'ai fui les bancs de l'université après quelques semaines, pour apprendre à fabriquer des cadres de vélo sur-mesure. Felix CASTAN maitre artisan installé à Toulouse fut le seul à bien vouloir me former. Je lui rachetais donc son outillage et son stock et après seulement 8 semaines d’apprentissage m’installais à St Savin de Blaye au nord de Bordeaux comme artisan cadreur. Le matériel de peinture fut également acheté d’occasion à Albert Chirron de Poitiers.
J’avais 20 ans et l’inconscience de la jeunesse, les concurrents les plus proches étaient à 200 kilomètres. Guy Courtois au nord et Guy Bloy au sud. Le carnet de commande s’est rempli sitôt l’installation achevée. Je fabriquais des vélos complets de A à Z, avec la foi du débutant et une motivation sans faille. L’atelier se confondait parfois avec la chambre à coucher.

Les résultats ne se sont pas fait attendre. Les délais étaient parfois longs, très longs...j’ai eu jusqu’à un an de travail d’avance! en autodidacte obstiné j’ai tout appris la délicatesse de la brasure, l’exactitude de la peinture et le coup de patte du monteur de roue: merci Marcel BORTHAYRE.
Je n’étais pas vraiment un travailleur manuel, au départ, puis l’obstination a fait le reste. J’étais obsédé par la perfection. Le plus important pour moi était que le client soit satisfait.

Evidemment quand on livre des vélos complets et que l’on fabrique ses propres cadres et que l’on assure aussi l’émaillage et le montage, on monte sois même les roues. Cela fait donc maintenant 30 années que je fabrique des roues!
Obtenir une roue parfaite c’est beaucoup plus compliqué qu’un cadre. Borthayre disait: "c’est une lutte acharnée pour atteindre l’objet idéal"

Mon premier contact avec le vélodrome de Bordeaux fut douloureux. Au championnat d’Aquitaine de poursuite je fus rattrapé rapidement par Rebière et ne put même pas prendre la roue... il revenait des championnats du monde de Moscou. Par la suite j’étais davantage sur la pelouse du stade Lescure pour y encourager mes clients que sur un vélo.

Les industriels ont toujours boudé la fabrication des vélos de piste. Il est vrai que le marché est très réduit, et je fus vite un spécialiste de ce type de matériel. Mes clients étaient membre de l’équipe de France, j’eus l’honneur de fabriquer des vélos pour des champions du monde, des champions olympique et ainsi côtoyer des personnages hors du commun.
En 1982 à 22 ans j’ai déposé un brevet d’invention de la direction intégrée qui est aujourd’hui présente sur tous les vélos, comme les 14 autres brevets déposés à ce jour dans le milieu du vélo cela ne m’a rien rapporté... souvenirs.
Sur la piste chaque détail compte. La victoire se joue parfois au 100ème. Les efforts sont importants et direct. Aucune souplesse et le matériel est très sollicité. Je me souviens de roues montées avec une attention toute particulière pour des records, des six jours, des championnats. Sur la piste le moindre saut est inacceptable: il faut des roues parfaites.

Le démarrage du kilométreur ou la relance du six-dayman est terrible. Il faut du matériel à toute épreuve. Les roues m’ont parfois posé de gros soucis, et j’ai beaucoup appris.
Aujourd’hui encore quand je fabrique mes roues, je pense souvent à cette époque ou la passion l’emportait sur le business... nostalgie.

Si aujourd’hui la fibre de carbone est le matériau omniprésent le plus utilisé dans l’industrie du cycle. Cela ne fut pas toujours le cas. Je fus un précurseur, et dès le milieu des années 80 fut un des premiers à fabriquer des cadres en carbone.
Je me souviens du tout premier; durant l’hiver 84 les tubes étaient réalisés par JA David en enroulement filamentaire. J’ai assemblé ce premier cadre carbone par compound et ligatures, j’ai cuit ces liaisons dans mon four à peinture et dans la foulée monté le vélo pour l’essayer de nuit dans les feux de la voiture sous une pluie battante. Ce vélo était le premier d’une longue série.
Dix ans plus tard en partenariat avec Zodiac-Composites j’étais à la base des cadres carbone Peugeot présent sur le tour de France avec l’équipe Z. Des sociétés leader aujourd’hui dans le cadre carbone nous arrachaient des informations.
J’avais réalisé un vélo avec un maximum de pièces carbone qui représentait la ville de Bordeaux à l’exposition internationale de Fukuoka au Japon. Les roues étaient elles aussi en carbone, fabriquées avec l’aide de techniciens et ingénieurs de l’Aérospaciale et Dassault.

J’ai aussi fabriqué des selles, des tiges de selle, des cintres en carbone; le plus compliqué reste sans aucun doute les roues carbone.
Si une jante alu réagit sans surprise à la tension des rayons; il en est tout autre des jantes carbone. Le mélange fibre résine n’a pas l’homogénéité des autres matériaux et les coefficients de dilatation et déformation de la résine et la fibre sont différent; pour cela l’usage de jantes carbone est très spécifique et demande beaucoup de dextérité.
Mon système de fabrication des roues par tensions successives et tassements des jantes permet de respecter cette particularité des jantes carbone. Evidemment cela prend du temps et nécessite une grande concentration

Mon premier brevet est celui de la direction intégrée en 82; tout le monde c’est moquée de moi en me disant que ça ne marcherait jamais... des vélos de piste furent exposés au salon de Cologne et sont totalement passés inaperçus; ce n’était pas mon heure.
De mes 14 brevets celui auquel je croyais le plus est le cadre Démonio; il représente selon moi la plus grande avancée technologique dans le monde du vélo à ce jour. Ce cadre représente un procédé de fabrication industriel qui permettrait de produire des cadres de vélo très rapidement et à moindre coût. J’ai parcouru l’Europe pour vendre mon brevet; sans succès; encore trop tôt. Une marque très connue a copié mon vélo; et en exposait plus de 20 exemplaires au salon de Bilbao en 2000; malgré une procédure judiciaire je n’ai jamais été payé.

Je ne vais pas dévoiler ici toutes mes inventions; seulement en citer quelques unes:

